Jupiter, premier départ vers les étoiles

Ci-dessous, je parle de vie et de mort : si ce sont des sujets sensibles pour vous, passez votre chemin 🙂

Vendredi 29 juillet 2024. 3h22.

Jupiter vient de partir. Notre papi de 28 ans, notre facétieux gardien de la graineterie est mort dans nos bras après une dernière journée à se battre contre la foutue malade de Lyme et tous ses symptômes. 

Gaëlle, mon amie et monitrice du club m’a appelé 10 minutes plus tôt. C’était son tour de garde, je dormais et elle m’a juste dit : « Flo, descends, il est en train de partir ». 

Arrivée en claquettes pyjama sur la dalle, je me suis jetée au cou de mon beau poney blanc. 

« T’as pris les constantes ? Prends la température ! Je lui fais un massage cardiaque »

Gaëlle, dans sa grande empathie, me regarde gentiment essayer de ranimer notre poney chéri. J’ai besoin de continuer à y croire et je masse un cœur dont j’ignore l’emplacement exact…

Le thermomètre dans la main elle me chuchotte : « c’est fini Flo.. « . J’ai du mal à arrêter mais il faut bien accepter la réalité. C’est fini. Il n’est plus là. Il est pourtant encore si doux….

3h45.

Le club est silencieux, tout noir. Même l’air n’a plus aucune texture.  La mort arrive parfois si doucement…

Nous restons prostrées. On échange un regard et Gaëlle commence à lisser les crins de Jupiter.  Pour lui, pour elle.

Anna arrive à son tour. C’est la troisième co-équipiere, la troisième pointe de cette équipe en triangle parfois isocèle, parfois rectangle, parfois en vrac. Elle est accompagnée d’Haku, qui, comme si de rien n’était, trottine allègrement.

Il n’y a pas grand chose à dire.

Nous sommes toutes les trois assises par terre, à côté de Jupiter. Entre deux banalités, nous évoquons quelques pensées qui ont l’air profondes et des sourires tendres. Nous réagissons souvent toutes les trois différemment et ce moment ne fait pas exception. Gaëlle continue de brosser Jupiter, Anna nous demande ce que nous ressentons et moi je cherche en ligne le numéro de l’équarrissage car soudain, la logistique a repris le dessus sur la tristesse. Jupiter est parti dans son élément : au milieu du club, en plein mois de juillet et demain matin à 9h nous accueillons 20 enfants qui sont en séjour de loisirs. 

Il faut déplacer notre beau poney, qui bien que petit et affaiblit, doit bien faire 300kg. Et nous n’avons pas le droit de l’enterrer ici.

Comment faire ? On ne va quand même pas le traîner, faut faire ça bien… Et on le met où ? le site de l’équarrissage dit qu’il faut un endroit accessible en camion. Au bord de la route ? Avec tout ce passage ? Impossible, nous sommes en plein mois de juillet, en fin de semaine. Il faut penser à ce qu’il y ait un délais et que le corps ne soit pas enlevé tout de suite, il faut réfléchir à un lieu où personne ne le verra ni ne le sentira, et surtout,  il faut trouver un moyen de l’y déplacer avant le jour. 

Ok, on appelle Ben. 

Ben, c’est notre ami, voisin, cavalier, bricoleur, hyper fort en cas de coup dur. Il est maintenant 4h30 et Gaëlle lui passe un coup de fil. À trois c’est compliqué, à quatre avec Ben c’est plus qu’envisageable. 

En un claquement de doigts, Ben est là. 

« Faut y aller maintenant, le jour va arriver vite ».

Nous attelons le van et essayons de porter le plus dignement possible notre ami qui vient de nous quitter. C’est dur de ne pas être maladroits et j’ai l’impression maintenant de devoir déguiser un crime que je n’ai pas commis : la soudaine urgence de la situation me plonge dans une émotion étrange et une impression de grand banditisme. Tout à coup, je dézoome et j’ai la sensation d’être dans un film absurde de Tarantino avec mon équipe d’amateurs, en train de gérer une logistique certaine avec du matériel non adapté. 

C’est lourd un poney. Et on veut faire ça bien. Doucement. Mais quand même, il faut se coordonner, prendre de l’élan, soulever ensemble. Notre organisation est sans faille mais notre incompétence bien visible. 

On a du mal à rester sérieux parce qu’il faut se l’avouer, on est un peu nuls et la situation complètement absurde. Mais on fait le taf, ensemble. À cette heure-ci, il n’y a plus que ça qui compte : ensemble.

De toutes façons, qui nous donnerait une leçon ? Il n’y a personne, à part une chouette qui ponctue de hululements à point nommés notre macabre déménagement.

On arrive au bout. On recouvre Jupiter d’une bâche : si le matériel est minable, notre bonne volonté et notre dignité sont sans faille. 

On parle un peu. Puis on se sépare. A tout à l’heure ?

À 9h, toute l’équipe est là. Tout le monde fait bonne figure. On accueille les enfants qui demandent comment va Jupiter. Ils l’ont aperçu la vieille, tout malade à lutter contre la fièvre. On ne peut pas leur cacher et on essaie d’être le plus disponible pour répondre aux questions et écouter ceux qui ont envie de dire quelque chose. Quand on a 10 ans, un poney qui meurt, c’est bien sûr quelque chose. Mais quoi ? On en discute avec les animateurs qui, adorables, organisent pour le soir un moment pour évoquer le sujet. C’est aussi ça la vie d’un centre équestre : perdre des amis et apprendre le deuil. Les enfants nous invitent le lendemain à un irrésistible match d’impro qui remet de la joie et de la légèreté dans nos cœurs. Il en faut car l’équarrissage ne passera que dans 72 heures et notre quotidien est ponctué par nos passages devant cette bâche au bout du terrain. C’est long…. A chaque fois qu’on se croise, on se lance un petit mot de soutien. On sait. On va faire avec.

Et nous mélangeons tout, constamment, parce que nous travaillons avec du vivant, dont nous sommes responsables. Nous ne pouvons pas « rentrer et couper ». Les chevaux font partie de nos vies, nos collègues font partie de nos vies, nos cavaliers font parties de nos vies et notre travail fait partie de nos vies. Ce travail est riche, complet, jouissif parfois : parce que nous travaillons avec le vivant, nous passons notre temps à nous adapter et c’est ce qui nous rend agiles et intelligents (et humbles… 😉 ). On ne peut rien contre la mort, mais on peut beaucoup pour ceux qui restent. Alors on le fait parce qu’on aime le faire et que nous partageons des valeurs qui dépassent les injonctions à séparer « le pro du perso ».  Ces valeurs nous transcendent et nous permettent de mettre beaucoup de sens dans nos vies. Et si nos comptes en banques ne nous permettent pas de folies, nous sommes heureux comme ça, car au bout nous y gagnons de l’épanouissement et un solide terreau social.

Ma petite entreprise va avoir 5 ans cette année et je suis fière comme jamais de mon équipe qui répondra toujours de nuit pour veiller un poney, qui excusera toujours les erreurs humaines des collègues et se pliera en quatre pour éviter la bourde individuelle, qui invitera les stagiaires à manger une glace en fin de journée, qui aménagera son temps de manière à préserver l’harmonie de l’équipe et son propre équilibre, qui travaillera sur elle et se formera tant à la psycho qu’à la technique équestre. 

Je suis fière de mon équipe et je me demande depuis des mois quelle est la recette de cette équipe si chouette. 

Ce matin, alors que je me dirige à un enterrement d’un proche, où toute ma pensée est piratée par les idées de vie et de mort, par ce qui compte vraiment et ce qui nous saborde, je me replonge dans tous ces instants partagés du quotidien. 

C’est ça la vie ! Le sens du travail, l’épanouissement individuel, la force d’une équipe : partager des valeurs fortes et aller ensemble vers leur accomplissements, même si dans les faits, on n’est pas toujours les meilleurs sur tout ce qu’on doit gérer au quotidien.

C’est ce liant de vrai, de sincérité et d’aménagements qui nous permet d’atteindre des objectifs que tout le monde comprend, qui nous transcendent et nous permettent de tenir toutes les crises que nous vivons.

Travailler ensemble, partager « le labeur » est une question philosophique, aussi prégnante que le sens de la vie (et je ne dis pas ça pour plaire à mon psychologue de mari 😊), qui, je pense permet de répondre à bien plus qu’un besoin de salaire. Tant que nous ne remettrons pas ça au centre du débat, nous continuerons, je pense, à voir des monitrices et moniteurs d’équitation à bout de souffle qui se reconvertissent au bout de trois ans d’enseignement et qui cherchent désespérément un boulot qui a du sens. 

Aujourd’hui, je suis très fière de travailler avec mon équipe, pour le vivant et pour tous les bons moments. 

Et parce qu’elle me le dit régulièrement, je sais qu’elle est heureuse de travailler avec moi. Qu’elle s’en voie chaleureusement remerciée, c’est réciproque ❤️

La créativité, c’est l’intelligence [pas artificielle] qui s’amuse

Submergée de publications qui se ressemblent toutes, d’affiches remplies de petits cœurs, de polices identiques, l’encéphalogramme des humains connectés aux réseaux me semble aussi plat qu’une mer d’huile en pleine canicule. 

Plus je scrolle, plus je déprime : de l’IA partout ! C’est formidable, tout va plus vite ! Ça rédige mieux, ça fait de plus belles images (euh…on en discute ?!), ça analyse plus rapidement, ça extrait des données à une vitesse éclair. Je scrolle un monde de robots, et plus je scrolle, plus je suis en colère. 

Je n’aime pas être en colère. Alors je fais la grève des internets. Je regarde mes chevaux, je réfléchis à l’amélioration de mon lieu, je ris avec mes équipes, on ajuste, on communique, on vit. Du présent, de l’imparfait : on tente au mieux de bricoler des solutions face à la menace du changement climatique, de la crise, des dépressions qui grondent. 

Je suis d’accord, Lia et Claude sont d’incroyables assistants administratifs : j’ai testé et comme tout le monde, j’ai trouvé ça pratique. Puis je me suis faite envahir mon paysage d’images moches, toutes similaires, grossières, uniformes. Je lis des tas de textes “parfaits” qui paraissent à l’ameublement Louis XV ce que sont les meubles Ikea : des alignements géométriques, pratiques, uniformes, des phrases sans poésie, sans fond, sans richesse. Des rimes pauvres, des formulations validées par le Bled, des menus Mc Do sans piment. Heureusement, Apollinaire, Hugo et leurs confrères sont morts, ça les auraient tués.  

Alors j’ai fermé les écrans, je suis partie en vacances à vélo. J’ai ressenti une furieuse envie de réfléchir, de me casser la tête, de trouver des solutions ingénieuses, de mettre mon cerveau au service d’une cause et de réaliser que j’avais envie de faire l’effort, de tester, de me planter (car plus je me plante, plus je pousse ! Askip) de trouver par moi-même. J’ai eu envie de challenger mon encéphalogramme et de secouer mes neurones, j’ai eu envie de ne m’entourer que de mes proches imparfaits, qui parfois répondent de travers, ont des sautes d’humeur, ressentent des émotions souvent contradictoires, réfléchissent, s’excusent, affirment, discutent, dorment mal et songent mieux, cherchent des solutions et parfois, refusent de travailler “à la meilleure version d’eux-mêmes” et acceptent d’être ce qu’ils sont : présents et imparfaits.  

Je suis revenue de vacances et j’ai eu envie de l’affirmer encore plus fort : mon kif, ma vie, c’est l’humain, sa complexité, ses travers, ses chemins alambiqués, ses jeux de mots tirés par les cheveux, ses expressions surannées, sa vivacité d’esprit, sa façon de transformer des menaces en opportunités, ses faiblesses en forces, de s’arranger de petits mensonges, d’être plein d’aspérités et d’arrangements avec la réalité. 

Alors je vais essayer de reprendre l’écriture : ce sera imparfait, mais je m’en fiche, lira qui en a envie. Je vais reprendre les petites vidéos en inventant des voix aux animaux, ce sera de la fiction, de l’interprétation, très loin d’une quelconque rigueur scientifique. Je vais continuer à faire tous mes visuels en quelques heures, tant pis pour l’efficacité, mais au moins j’aurai aimé ce temps passé à créer. Je vais continuer à avoir une ligne éditoriale floue, incongrue, sans planning de publication, sans lien avec quoique ce soit. Je vais encore vous bassiner de chevaux, de développement durable, de sketchs du Montreux, de modèle économique, d’histoire du Proche-Orient, de romans, d’idées bricolage, de management, de destination voyages en itinérance, de mes arbres préférés et de mes réflexions sans queues ni tête, en passant du coq à l’âne et du val à l’eau. Je vais ajouter des liens absurdes, je ne ferai relire que par Maman, on oubliera de coquilles. Ce sera imparfait, présent et complètement moi. 

Bienvenue sur AlDakaTeuc : ça commence aujourd’hui !

Fin de séance avec Lolaïl Pesquet, nouvelle recrue des Chevaux de Brocéliande